Bête comme vice…, l’avarice
L’avarice est le vice le plus bête, car de tous les autres, l’homme éprouve un certain plaisir, tandis que l’avare est l’ennemi de lui-même.
Un personnage avare, appelons-le Ignace, domicilié dans un village du Haut Sundgau, possédait outre sa ferme, une huilerie et une batteuse.
Son entreprise marchait bien, car aux environs de 1900, les paysans n’avaient pas encore leur batteuse personnelle.
Lorsqu’il n’y avait pas abondance en noix et faînes, le colza compensait facilement cette pénurie. Ignace aurait pu vivre largement avec sa famille et ses domestiques, mais ce n’était pas le cas. On lésinait à l’extrême dans le ménage. Lors des repas c’est lui qui coupait le pain à la bonne et au domestique et il comptait les verres de vins qu’ils buvaient.
D’ailleurs on ne risquait pas de se saouler, car lors du repas principal et surtout le dimanche on ne servait jamais du vin à table. Ni le maître, ni les domestiques ne mangeaient d’autres viandes que du porc. Un seul porc devait suffire pour l’année ; les deux autres étaient vendus au boucher.
Dans l’huilerie, Ignace ne pouvait pas tricher sur la quantité car le client surveillait strictement l’opération. Par contre, Ignace pratiquait des prix salés. Il pouvait se le permettre, étant sans concurrence dans le secteur.
De plus au battage du blé, il pratiquait le tripotage. Il était de coutume que le cultivateur paye en nature le propriétaire de la batteuse. La part qui lui revenait appelée « Mulzer », représentait 1/20ème pour le blé et le seigle et 1/16ème pour l’avoine et l’orge. Donc le prix ou plutôt la quantité prélevée du batteur ou du meunier était connu par tout le monde : « S’Mulzer isch e Kipfle (ou Chipfli) vum Stumpe. »
En plus, le maître batteur prélevait trois bottes de paille sur cent. Ailleurs, propriétaires de batteuses ne prélevaient le « Mulzer » équitablement que lorsque le paysan avait terminé et aligné la totalité du produit, mais Ignace agissait autrement.
D’abord il remplissait le « Kipfle » lequel, au lieu de puiser 5 litres, en prenait souvent 6. De plus la machine n’était pas complètement vidée et il récupérait tout ce qui restait dans les conduites ainsi que les petites graines qui tombaient à travers le passoire et qu’il revendait comme aliment pour les poules. Rien ne fut négligé, les bottes de paille les plus fournies étaient sélectionnées pour lui.
Les domestiques ne restèrent guère plus d’un an à son service, car Ignace avait acquis une telle réputation qu’il ne trouvait plus personne désireuse de travailler pour lui.
Forcé d’effectuer tout seul les travaux dans les champs, il est devenu la risée de tout le monde.
A la moisson du blé, il montait les gerbes sur la charrette et à une certaine hauteur, à l’aide d’une échelle. En comptant les gerbes on peut calculer le parcours ; monter, placer et redescendre, qu’Ignace a effectué jusqu’à ce que la charrette fut remplie. Les pommes de terre et les betteraves n’étaient récoltées qu’à la fin des travaux de battage, souvent vers Noël quand elles n’étaient pas « cuites » par le gel.
A cet homme, arriva un jour une très méchante histoire.
Les jeunes jouaient à cette époque aux billes mais également avec des boutons qu’ils plaçaient sur une bobine vide de fil à coudre
« Faderigele ou Fadàrugele » et les visait ensuite. Celui qui touchait la bobine ramassait les boutons tombés.
Théophile, appelé « Fili », le fils d’Ignace cherchait un jour des boutons pendant l’absence de ses parents, mais n’en trouvait pas. Par hasard, il tomba sur une boite dans laquelle son père avait caché des pièces d’or.
Il y en avait trente deux en tout.
Fili les prit sans se rendre compte de leur valeur et les engagea dans le jeu.
La règle du jeu autorisait à jouer deux fois avec des boutons métalliques. Ceux de Fili avaient les mêmes honneurs.
Ce jeudi n’était pas favorable au jeune Théophile et il perdait coup sur coup.
Lorsque Ignace rentra très fatigué le soir et apprit le tour joué par sa progéniture, il courut dans tout le village pour faire la chasse aux ducats.
Sa femme raconta par la suite qu’il retrouva que onze ; les autres restèrent introuvables.
Un villageois prétendait qu’il avait entendu Ignace dire alors qu’il se traînait fatigué à la maison :
- « Do ka i lang mulzerà bis i die Kàibe wieder binanger ha ! » ( Là je devrai mulzerà pendant un bon moment pour réunir autant de vauriens !)


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